Sergi Rusca

Texte de l’exposition personnelle ‘As if a house should be conceived for the pleasure of the eye, she says’ de Laëtitia Badaut Haussmann
Ellen de Bruijne Projects, Amsterdam, 29 mai – 10 juillet 2021

La manière dont nous habitons un lieu n’est pas distincte de notre manière d’être. L’endroit où nous vivons n’est pas un espace objectivement neutre ; au contraire, il a été conçu et construit pour se conformer, consciemment ou inconsciemment, à des systèmes biopolitiques bien spécifiques de genre et de sexualité. Quelles constructions du moi peuvent-elles émerger au sein d’espaces où l’habitation est également le cadre d’une contestation ? Comment déceler les relations de pouvoir qui se tissent entre nos propres corps et nos objets du quotidien ? Pour cette première exposition personnelle aux Pays-Bas, Laëtitia Badaut Haussmann transforme la galerie Ellen de Bruijne Projects en lieu de spéculation domestique, invitant à la recherche et l’émancipation féministes, en s’appuyant sur l’hommage cinématographique et la sublimation architecturale.

Pour Laëtitia Badaut Haussmann, le cinéma est synonyme d’architecture, et réciproquement. Dans As if a house should be conceived for the pleasure of the eye, she said…(1) , l’artiste se penche sur les liens qui se tissent au cinéma entre architecture domestique et protagonistes féminins, à partir de son intérêt pour deux films : Maîtresse de Barbet Schroeder (1976) et Safe de Todd Haynes (1995). Dans le premier, le personnage d’Ariane jouée par Bulle Ogier vit dans un duplex parisien. On y découvre un intérieur typiquement bourgeois dans l’appartement du haut et un donjon BDSM à l’étage inférieur où elle travaille comme dominatrice. Dans le second film, Julianne Moore interprète le rôle de Carol, une femme au foyer oppressée par son cadre de vie dont la santé se dégrade mystérieusement. Elle rejoint alors une étrange communauté new age, dans le désert du Nouveau-Mexique, où se sont installées d’autres personnes rendues malades par leur environnement. Dans le prolongement des recherches de l’artiste sur la domesticité, la décoration intérieure et la dimension spéculative de l’architecture féministe, la galerie devient un lieu où l’on peut s’installer pour réfléchir à la manière dont la sphère domestique pourrait être repensée comme un outil féministe.

Les textures jouent un rôle très important dans l’installation de Badaut Haussmann : de la sensualité et de l’opulence du cuir à la dureté du marbre noir, de la froideur du métal à l’épaisseur rugueuse d’une moquette. Toutes ces références directes aux films évoqués plus haut se contrebalancent dans un environnement soigneusement étudié pour permettre d’envisager autrement les dualismes formés par l’isolement et l’attachement, le danger et la sécurité, le contrôle et la liberté, le pouvoir et la soumission, tous intimement liés à la question de la confiance. Dès les premiers pas, nous sommes invité·es à vivre une expérience à la fois cinématographique et architecturale au contact d’un ensemble d’œuvres sonores, sculpturales, murales, photographiques et filmiques. Une réunion qui tente simultanément de court-circuiter les conceptions issues d’espaces hétéronormatifs et de se questionner sur le devenir d’une potentielle demeure féministe. À l’opposé de toute mise en scène grandiloquente, nous sommes immergé·es dans une atmosphère kinesthésique qui encourage la participation de tous nos sens.

(1) Comme si une maison devait être conçue pour le plaisir des yeux, dit-elle…

Sergi Rusca
Traduction en français par Noam Assayag