Juliette Pollet

“Elle n’éclaire pas, elle raconte”
Texte pour l’exposition “Mains, Sorts et Papiers”
La Galerie, centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, 18 Mai - 21 Juillet 2018

Juliette Pollet est conservatrice du patrimoine, responsable de la collection arts plastiques du Cnap, en charge de la collection design et arts décoratifs de 2013 à 2017. L’auteure remercie Cassandre Langlois pour ses recherches et Bénédicte Godin pour sa relecture attentionnée.

«Je veux dire simplement que l’utilisation de la lumière ne s’arrête pas quand les « quantités » sont équilibrées, et qu’on n’en a pas fait le tour lorsqu’on a pris en compte une certaine idée ergonomique, simplette et vague. Car c’est précisément quand on a respecté et épuisé cette idée que commencent vraiment les techniques sophistiquées de l’utilisation de la lumière.» (1)

Titre : Scenius
Auteur(s) : Laëtitia Badaut Hausmann (1980), multiples
Date : 1969 - 2015
Domaine/dénomination : indéterminé/autre
Dimensions : variables
Matériaux, support et technique : mixtes

Si d’aventure, il m’avait fallu inventorier Scenius, les règles de catalogage en vigueur m’auraient amenée à produire ce type de notice, assez piteuse quoiqu’intrigante. Cette indexation bancale a du moins le mérite de désigner en creux la matière mouvante qu’elle tente de cerner. Reprenons le fil.

En janvier 2016, Laëtitia Badaut Haussmann éteint les néons au plafond du centre d’art La Galerie de Noisy-le-Sec. Periscopio, Patroclo, Toio, Splight, Zagar (2) – des lampes d’artistes et de designers empruntées à la collection du Cnap – prennent place dans un espace à nouveau perceptible comme domestique. À l’uniformité du wall wash se substituent de chaleureux îlots de lumière. Des présences de verre et de métal précisément dessinées forment le paysage qui expose et soutient les œuvres des artistes invités de la saison « Tes mains dans mes chaussures ».

Cette œuvre de Laëtitia Badaut Haussmann emprunte son titre à un néologisme forgé par Brian Eno, une contraction de genius et scene. Scenius c’est l’intelligence comme creuset, comme énergie collective, « c’est la forme commune du concept de génie (3) ». La matérialité de Scenius est transitoire ; ce qui la caractérise, c’est ce qu’elle produit, un système de relations et d’effets de réciprocité.

En 2015, à l’occasion d’une exposition personnelle, au centre d’art Passerelle à Brest, l’artiste expérimente pour la première fois ce dispositif d’intégration et de circulation en empruntant au Cnap une dizaine de lampes. Contrairement à la prudence muséographique de mise, les luminaires sont familièrement installés et utilisés dans l’espace. Déplacées dans le champ de l’art, les pièces de design retrouvent paradoxalement leur fonctionnalité. Un jeu de réflexion s’instaure avec une autre œuvre de l’artiste, la série « Maisons françaises, une collection », élaborée à partir d’images empruntées à des magazines de décoration vintage. Retouchées et recadrées, dépouillées de leurs slogans et de leurs légendes, ces photographies d’intérieur deviennent le décor de possibles fictions. « L’influence de Neptune » instaurait ainsi une relation de correspondances et d’intensification mutuelle entre cette iconographie, des sculptures et les lampes switchées, à plus d’un titre, de Scenius.

À La Galerie, l’écosystème mouvant de Scenius se reconfigure, car l’œuvre compose ici un environnement pour celles des autres, support bienveillant qui les englobe et les révèle. Si le geste est délicat, ses conséquences sensibles sont immédiates pour les artistes participants, les visiteurs et l’équipe de la galerie. Dans la pénombre hivernale, la maison de notaire qui accueille le centre d’art resurgit du white cube. Chaque rencontre compose une saynète, une séquence narrative. Pour reprendre à nouveau les magnifiques souvenirs d’Ettore Sottsass, la lumière se fait « soutien linguistique pour les figures de la vie, qu’elle soit publique ou privée (4) ».

À la fin du cycle, Scenius reprend son existence intangible, et, après l’épiphanie, les invités qui l’ont personnifié un temps sont renvoyés à leur individualité. La lumière blanche qui tombe du plafond parait alors bien sévère aux occupants de la galerie, qui imaginent avec Laëtitia Badaut Haussmann un délai de grâce et lui passent commande de Scenius II, en coproduction avec le Cnap. L’artiste conçoit ainsi une série de lampes, déclinées en deux modèles, un lampadaire et une baladeuse.

À l’heure où j’écris ce texte, les différents éléments qui composent l’œuvre sont encore des parties techniques, pliées, soudées, soufflées par le métallier et le verrier avec lesquels collabore l’artiste (5). Scenius II m’apparaît sous la forme d’un halo d’images, un mood board d’amateur, où se côtoient anneaux de Saturne et piercings, paupières chargées de fard irisé et vases opalescents, bijoux art déco et phares de voitures. Les dix lampes présentent chacune des variations de couleur. « Une petite série diversifiée » serait la terminologie appropriée si ces pièces venaient assez malencontreusement à être cataloguées sans autre forme de procès comme objets de design. Mais précisément cette œuvre à utiliser, designée par une artiste, résiste à l’univocité de l’indexation. Elle met en lumière une zone grise de circulation d’attitudes, de formes et d’énergies entre différents acteurs, artisans, techniciens, curateurs, régisseurs, artistes et designers. Parler ici de scénario d’usage n’est pas un abus de langage. Les exigences strictement fonctionnelles de la commande, qui se doit d’être maniable, durable, modulable, se doublent d’autres promesses, plus ambigües.

Les lampadaires de Laëtitia Badaut Haussmann adoptent ainsi la versatilité d’une typologie désuète, le paravent : ils révèlent en cachant, offrent des partitions temporaires, reconfigurables à l’envie. Ils évoquent le souvenir des prouesses laquées de la designer Eileen Gray et se font l’écran de multiples projections cinématographiques. Les baladeuses s’accrochent comme des bijoux à l’espace d’exposition et l’ornent de lueurs colorées, s’affirmant un peu malicieusement comme des accessoires de mise en beauté, un luxe exquisément superflu bientôt disponible au prêt.

Scenius, comme méthode, poursuit son existence ondoyante. Laëtitia Badaut Haussmann a commencé, il y a peu, sa propre collection de lampes, constituée de copies des grandes icônes du design. Ces répliques anonymes et populaires participent au projet général en désignant précisément l’endroit où le génie se fond dans la scène collective. Stratégie connexe de déplacement, pour la récente exposition « Anna’s Week End, a Setting », au Terzopiano (Lucca, Italie), l’artiste a pioché dans le catalogue commercial de l’éditeur Martinelli Luce.

Scenius II, comme toutes les œuvres de la collection du Cnap, est vouée à s’immiscer dans différents contextes, à servir d’autres projets, d’autres espaces et d’autres fictions. Car, « en réalité, la lumière n’éclaire pas, elle raconte, elle ponctue de significations, dessine des métaphores, compose la scène sur laquelle se joue la comédie humaine. Et elle raconte aussi l’architecture. » (6)

1. Ettore Sottsass, “Notes de voyages : sur la lumière”, dans Ettore Sottsass, trad. Anne Guglielmetti, Paris, Éd. Centre Pompidou, 1994, p. 93. Article initialement paru dans Terrazzo, no 2, 1989.
2. Lampes de la collection du Cnap : Corrado et Danilo Aroldi, Periscopio, 1969. Gae Aulenti, Patroclo, 1975–1999. Achille et Pier Giacomo Castiglioni, Toio, 1962. Matali Crasset, Splight, 2005. Sergio Carpani, Zagar, 1977.
3. “Scenius stands for the intelligence and the intuition of a whole cultural scene. It is the communal form of the concept of the genius”, Brian Eno. Citation et traduction empruntées aux notes de travail de l’artiste.
4. Ettore Sottsass, op. cit., 95.
5. Atelier Gamil, Grésillon Paris, Ribeiro et Fils, E.P.S. Industrie, Magnalucis.
6. Ettore Sottsass, ibid.