Mickaël Pierson

Texte pour l’exposition personnelle ‘Domestic Bliss’
Galerie Allen, Paris, 16 mai - 14 juin 2014

Célébrant la première exposition personnelle de l’artiste Laëtitia Badaut Haussmann à la Galerie Allen, le carton d’invitation revêt un aspect expérimental, proche de l’édition. Deux auteurs furent ainsi invités par l’artiste à mener une réflexion sur les divers points d’entrée de son travail. De cette collaboration naissent une fiction et un essai, deux approches faisant écho aux références littéraires présentes dans l'œuvre de Laëtitia Badaut Haussmann.

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Jusqu’alors sous-jacente dans son travail, la décoration devient centrale chez Laëtitia Badaut Haussmann. Entre geste – l’acte d’aménager un espace – et objets, la décoration produit un espace à vivre. Elle est dès lors envisagée comme une affaire intime et quotidienne liée à la recherche du bonheur, la quête d’un bien-être domestique. Affirmation logique d’une individualité, chaque objet est choisi, sélectionné. L’intérieur constitue alors un portrait en creux de son occupant. Chaque œuvre de l’exposition fait ainsi écho à une biographie partielle, morcelée. Fatalement absents, ce sont pourtant plusieurs individus, tantôt réels, tantôt fictifs, qui viennent habiter temporairement l’espace de la galerie. L’exposition interroge cette mise en espace et mise en scène d’une félicité domestique, chacun des objets venant évoquer une histoire qui restera verrouillée comme autant de (auto)biographies muettes.

Le long des murs de la galerie, les images de la série Maisons françaises, une collection affirment leur étrange singularité. Tirées d’un ensemble plus vaste, elles proviennent d’une collection de numéros de 1971 à 1989 du magazine de décoration Maison française conservée par la grand-mère de l’artiste. L’artiste en extrait les publicités auxquelles elle offre un traitement spécifique. Après un passage en noir et blanc, elle en ôte toute trace de texte et de symbole qui évoque sa destinée mercantile. Si les formats varient, la superficie imprimée est la même pour chacune des images de la série. Procédant par soustraction et donc à rebours du processus de production de l’image publicitaire, Laëtitia Badaut Haussmann propose un lissage et une égalisation de l’ensemble des images choisies. Parfois encore lisibles quand elles ne présentent qu’un seul objet, elles sont plus complexes quand la charge d’information est plus importante. Là où le sens était orienté par la nécessité marchande de la publicité (vendre un modèle d’objet autant qu’un modèle de vie), débarrassées de la marque et du slogan, les images n’ont plus rien à vendre qu’elles-mêmes et leur rapprochement dans l’espace d’exposition offre un potentiel narratif insoupçonné.

Un autre processus de révélation est à l’œuvre dans les deux matrices d’impression sur tissu présentées par l’artiste. Deux planches en bois pour impression sur étoffe, l’une portant un motif de chevrons, l’autre feuillé, sont reproduites en résine. L’objet générateur d’impressions multiples se voit figé dans son unicité, l’outil destiné à produire du motif devient alors objet de regard. C’est paradoxalement en le mettant hors d’usage, en le privant de son rôle premier, que l’artiste en révèle la beauté intrinsèque. Du motif, on passe ainsi à la sculpture.

Porter le regard sur ce qu’on ne voit pas, l’idée est encore plus prégnante face à l’imposant miroir fumé installé dans l’entrée. Elément d’ornementation par excellence, le miroir a une fonction tant narcissique (offrir une réflexion de soi) qu’architecturale (agrandir l’espace) : l’objet s’oublie au profit de ses propriétés. Sans perdre de ses qualités naturelles, c’est sa matérialité que l’artiste fait réapparaître ici. Le miroir se donne à voir pour lui-même suspendu au mur telle une peinture monochrome, sa teinte bronze et sa structure tripartite – tel un triptyque – accentuant cette analogie. Récemment décroché, l’objet appartenait à un homme ayant vécu seul une quarantaine d’année dans le même appartement. Fixé directement au mur, c’est alors moins un miroir qui est montré que la reproduction d’un espace intime, l’œuvre reprenant strictement les conditions d’accrochage de l’objet dans cet appartement : surélevé de quelques centimètres du sol dans l’angle d’une pièce. Témoin muet, le miroir voit défiler en lui toute une existence sans pouvoir jamais la fixer, en garder trace. L’objet qui permet le reflet, le dispositif si important dans la construction de l’identité, devient portrait de l’absent, aussi bien surface de projection pour l’imaginaire (de même que le sont les images de Maisons françaises, une collection) que vanité dont l’unique faculté est la mise en scène inlassable du temps qui passe.

Une autre vanité traîne au sol. Une impressionnante tortue à la carapace couverte de feuille d’or semble figée dans son mouvement. C’est le souvenir de des Esseintes, le personnage d’À Rebours qui se fait jour. Publié en 1884, le roman de Joris-Karl Huysmans suit l’aménagement pièce par pièce, objet par objet et presque couche après couche du pavillon d’un solitaire reclus (encore un !), la construction obsessionnelle et décadente d’un espace personnel. La tortue de des Esseintes n’est pas un objet qui vaut pour lui-même. Elle vient compléter la salle à manger, animer et atténuer la vivacité des couleurs d’un tapis d’Orient. Trop sombre, il en fit glacer la carapace d’or avant de la faire sertir de pierreries reprenant un motif de bouquet japonisant. L’animal, qui ne résistera pas à ce traitement de choc, semble tout à la fois la mise en abyme de l’intérieur que le reflet de l’insatisfaction et l’orgueil du personnage, un symbole de l’échec. Portraiturant tout autant des Esseintes que son ancienne propriétaire, la tortue est présentée dans un état intermédiaire. L’artiste l’a patiemment teintée d’or avant d’en reprendre la tête et les pattes à la peinture à l’huile. Entre le restaurateur d’œuvre d’art et l’embaumeur, Laëtitia Badaut Haussmann, prenant soin de cet objet, en
fait le nœud de biographies réelles et fictives et de temporalités diverses.

Dans cet attrait de la décoration, il s’agit moins d’orner, de parer un intérieur que de couvrir et de découvrir. Ce n’est plus l’effet produit, mais l’objet lui-même qui interpelle, à qui l’on redonne une visibilité. Au-delà de sa dimension biographique, puisque chacun des objets de l’exposition possède déjà une longue histoire, son réemploi fait alors l’effet d’une véritable libération : sortir l’objet de sa logique marchande, de son avilissement utilitaire. De l’articulation d’histoires personnelles, ces objets nous mènent alors à celles des disciplines qu’ils recouvrent (la littérature, le design, la photographie...) afin de requalifier l’espace intime en espace artistique. C’est ainsi un processus de remédiation qui est à l’œuvre dans le travail de Laëtitia Badaut Haussmann tant dans sa dimension de réparation que dans celle d’une requalification d’un médium dans un autre (1). Que le portrait d’absents rencontre un processus d’affranchissement de leurs objets n’est alors pas un hasard. Évoquant leur espace intime, la construction d’une identité, L’exposition est aussi un moyen de les laisser s’échapper, de s’en séparer pour continuer à vivre.

(1) Cf Jay David Bolter & Richard Grusin, Remediation, Understanding New Media, MIT Press, 2000.

– Mickaël Pierson, avril 2014