Barbara Sirieix

Texte pour l’exposition personnelle ‘Domestic Bliss’
Galerie Allen, Paris, 16 mai - 14 juin 2014

Célébrant la première exposition personnelle de l’artiste Laëtitia Badaut Haussmann à la Galerie Allen, le carton d’invitation revêt un aspect expérimental, proche de l’édition. Deux auteurs furent ainsi invités par l’artiste à mener une réflexion sur les divers points d’entrée de son travail. De cette collaboration naissent une fiction et un essai, deux approches faisant écho aux références littéraires présentes dans l'œuvre de Laëtitia Badaut Haussmann.

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Une porte-fenêtre ouverte. Des lignes troublées dans la brume tentent d’esquisser un paysage. Le soleil à l’ouest éclaire le bord gauche des objets. Les palmiers lisses plantés dans leurs écailles miroitent dans la brise.

Elle avance doucement sur le parquet, sur les tapis, sur les tommettes. Son corps se meut entre les meubles aux surfaces lustrées comme au sein d’un écosystème familier. Sa lenteur répond à l’harmonie silencieuse des objets agencés, un à un, à travers les années vers une forme définie, une présence reflet. La maison s’est construite autour d’elle et prolonge sa carapace. Habitat, armure, apparat.

C’est une belle matinée de printemps et dehors les magnolias et chèvrefeuilles s’emparent des couleurs des jardins. On respire un doux air piqué de senteurs et enrobé d’une moiteur fraîche.

Dans le miroir elle est comme la veille bien qu’une enfilade de reflets semblables s’aligne devant elle. Elle pousse hors du tube une noisette de crème nacrée qu’elle étale sur son visage. La surface de sa peau brille. Devant ses mains un assortiment de ronds, carrés et tubes. La boîte dorée à la main, avec un coussin mousseux elle applique la poudre « blé ». Elle prend le mascara et avec la brosse fonce l’ébène de ses cils. Un nuage léger de far à paupières couleur de ciel sombre. Le tube pivote sur lui-même – rouge allure, rouge intense – elle dépose sur sa bouche 135 énigmatique. Enfin quelques feuilles de rose sur ses pommettes, parade colorée soufflée du dehors.

A l’intérieur, les pièces en enfilade sont dans une semi-pénombre. Une silhouette est à demi-couchée dans un grand canapé blanc. Sous une lampe sur pied, des magazines s’entassent, ébauchant une spirale. Encore des palmes, aux abords des percées.

Le téléphone sonne. Le chat saute du guéridon et part vers la cuisine. La sonnerie résonne une seconde fois dans la maison. Sur une table basse se trouve un magazine où l’on peut lire « Maison française » ; une paire de lunettes est posée sur la couverture. La sonnerie retentit une nouvelle fois. Une femme se lève et se dirige à l’extrémité de la pièce, vers un meuble en dessous des interrupteurs de la lumière. Elle décroche.
Dans le combiné, un homme s’adresse à elle avec un ton familier. Elle note quelques lignes sur le bloc en face d’elle. Après un instant, elle raccroche.

Désordre apparent. Deux chaussures, un embauchoir. Un téléphone décroché. Les téléphones sont souvent décrochés. Le lit semble défait. Un objet transparent : est-ce un siège, un vase, un élément d’une lampe ? Un reste de café est servi à côté. Une brosse, une lampe. Et une horloge.

Certaines personnes sont tristes le matin. Les rituels viennent alors apaiser les nœuds naissants. Faire le café. Prendre une douche. S’habiller. Écouter la radio. Manger des tartines. Préparer le déjeuner. Ranger, laver, lustrer, arranger.

Sur les carreaux blancs à quatre côtés est posée une table de quatre pieds à un point aux quatre angles avec au dessus quatre colombes.

Les oiseaux céramiques sont observés par le chat de faïence. Il profite du doux soleil dont l’éclat arrive jusqu’à lui. Il ferme les yeux et respire ses effluves. Il est un peu déconcentré. Un des oiseaux un peu caché voit ça. Lui, tous les jours, pense à toutes ces fleurs et tous ces arbres sur les murs et les meubles de la maison qu’il aimerait visiter. Il réfléchit à un stratagème : « On parle toujours du devenir animal des gens, et
pourquoi pas le devenir animal des objets? J’extraie de la silice de quoi faire une plaque de verre, qui sera mon bec et mon corps. Puis comme j’ai un peu de métal en moi, quelques résidus par là de mon vernis je ferai de mes ailes deux plaques d’inox ajourées. Comme ça le chat n’y verra que du feu. Et on se posera la question : mais finalement qui est le plus oiseau ? »

Colomba je te boirai bien fraîche et bien blanche
À l’arbouse ou à la myrte

Je m’intéresse beaucoup à la décoration intérieure. Je feuillette souvent les magazines. J’aime leur contact. Voir les images défiler entre mes doigts me procure une grande sensation de bien-être. J’aime quand mon doigt reste collé à une page et quand je dois le lécher pour continuer. C’est un peu comme une hostie, un goût fade et une félicité. J’absorbe toutes ces images avec mes yeux comme une imprimante.

(Un grand canapé blanc)

Au fond de la pièce, une grande ouverture donne sur le ciel. L’axe coïncide à 45° avec l’orientation du canapé, parallèle à la marche qui sépare le séjour de la salle à manger.

Ô miroir
Couleur sans pareil éclat de vermeil ma peau brille comme toi et du sol l’or revient vers moi apporter comme le miel, un songe pareil à la merveille
Des astres
Tout a commencé quand on a décidé de bannir les arabesques. Autour de la spirale du navire-sofa, sur la mer, le pêcheur jette son filet. Le pêcheur n’est pas vêtu de haillons, attendant la bénédiction d’un petit poisson d’or. Il porte un complet anthracite Armani et doit partir au bureau. Hier soir nous avons regardé la télévision qui nous a fait voir le monde. Il a reçu un appel puis a travaillé sur l’ordinateur. Les fenêtres
de son agence donnent sur le ciel. Ensemble nous maîtrisons la nature et nous regardons toujours à l’Ouest, cela nous rassure. Bientôt les horizons de la galaxie d’Andromède. Un jour, nous avons disparu à l’intérieur des meubles.

– avril 2014